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« Pas de mur, de gouffre, ni de choc démographique à venir en agriculture »

« Le choc démographique en agriculture a été répété, déformé, voire caricaturé et instrumentalisé », estime Christophe Perrot, chargé de mission "économie et territoire" à l'Idele.

Présentant les résultats du projet Renouer qu’il coordonne, Christophe Perrot, de l’Idele, tord le cou à un certain nombre d’idées reçues sur le renouvellement des générations agricoles.

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« Beaucoup d’idées fausses circulent sur la démographie agricole », martèle Christophe Perrot, chargé de mission « économie et territoire » à l’Idele en ouverture de la présentation des résultats du projet Renouer (1) dont il est l’animateur. Ce qu’on qualifie ces dernières années de "choc démographique en agriculture" est « un constat plus ancien » qu’on ne le pense généralement : il remonte à une dizaine d’années, 2016 précisément, « date à laquelle la MSA a commencé à dire que 45 % des agriculteurs pourraient partir à la retraite dans les 10 ans à venir ».

(1) projet Casdar (Renouer pour « RENOUvellement des actifs : CoopERation entre organisations locales pour l’accompagnement de nouveaux projets"), présenté fin novembre 2025 lors de la mini-série « Travail et agriculture » des agrowebinaires du mardi « voyage au cœur du vivant », organisés par l’Acta en partenariat avec l’Académie d’agriculture de France et l’Alliance Agreenium.

Il a fait l’objet d’un séminaire de restitution spécifique le 10 février 2026 à Paris. Un projet partenarial inédit entre plusieurs organisations agricoles de développement, de filières, de territoires : Idele, Esa, chambres d’agriculture de Bretagne et des Pays de la Loire, Cuma France, Cuma du Barie, La Coopération Agricole, Campus Agronova, Terre de liens, Ciap, Rés’agri.

« Le débat public a été mal posé »

« Le débat public a été mal posé, puis répété, déformé – certaines personnes parlant aujourd’hui du départ de 50 % des exploitants d’ici 2030 –, voire caricaturé et instrumentalisé par des structures trouvant un intérêt à dramatiser », estime-t-il. « Il n’y a ni mur, ni gouffre, ni choc à venir », insiste-t-il, comme on l’entend souvent, « c’est bien plus progressif sauf pour deux secteurs qui connaissent des vagues démographiques assez spécifiques et aiguës : les bovins laitiers et allaitants ».

Lesquels font essentiellement appel à la main-d’œuvre familiale (50 % des ETP des fermes avec ruminants), peu au salariat (14 % de ces ETP) ni à l’externalisation ». « Dans ces filières effectivement, 50 % des éleveurs encore en activité en 2018 ne le seront plus neuf ans après, en 2027. En lait, « la vague vient de passer », appuie-t-il, avec pour conséquences de transformer profondément les systèmes de production via l’agrandissement et l’intensification des exploitations, la robotisation, la progression malgré tout du salariat. Et en viande, la décapitalisation du cheptel.

« Les nouveaux installés ne veulent plus en prendre pour une génération »

Selon Christophe Perrot, la problématique est plus large. C’est pourquoi il ne faut plus parler de renouvellement d’exploitants agricoles, mais des actifs agricoles. « Une génération est bien sur le départ, mais celle qui arrive n’a plus envie d’en prendre pour une génération, illustre-t-il. Une banalisation des carrières comme dans les autres domaines d’activité : on veut pouvoir entrer et sortir du métier d’agriculteur quand on veut alors que pourtant, il comporte des spécificités en termes de capitalisation/investissement, risques économiques et psycho-sociaux, enjeux collectifs pour la stabilisation des filières longues, l’alimentation et les territoires. »

Celles-ci sont en effet plus courtes – « La médiane est de 28 ans et pas 42 ans ! Et seules 25 % vont au-delà de 36 ans », fait remarquer l’économiste – et variées qu’auparavant. 32 % des entrants s’installent après 40 ans (source RGA 2020) quand 43 % des cédants quittent le métier avant la retraite (source MSA), en particulier les éleveurs pour des questions de pénibilité et de moindre recours à la sous-traitance. En parallèle, s’opère une profonde transformation de l’organisation du travail.

L’emploi agricole global se stabilise

Contrairement encore aux croyances qui circulent, le volume total de l’emploi agricole – non salarié et salarié – tend à se stabiliser. Le nombre de producteurs continue de diminuer, mais les effectifs salariés progressent, compensant en partie cette diminution : le nombre d’ETP dans les exploitations agricoles a baissé de — 11 % entre 2010 et 2020 et le taux de renouvellement à l’échelle nationale est quasiment de 1 pour 1 contre 70 % pour les exploitants agricoles.

Mais cette compensation ne vaut que pour les productions végétales (- 1 % des ETP affectés en 10 ans), qui reposent de plus en plus sur le salariat (47 % des ETP des fermes sans animaux au RGA de 2020) et la délégation (74 % des travaux effectués par les Cuma, ETA, etc. le sont sous la demande de ces exploitations), les élevages de ruminants ayant perdu 50 % de leurs ETP sur la même période.

Une pyramide des âges similaire à celle des dirigeants de PME

Quant au vieillissement des agriculteurs, l’économiste considère qu’il y a là aussi des « angles morts » « La population active générale augmente beaucoup moins vite et vieillit aussi », constate-t-il, évoquant des « erreurs de parallaxe » parce que le vieillissement est étudié sur une période donnée, citant celle allant de 1981 à 1995, « exceptionnelle pas qu’en agriculture », avec un faible taux d’activité des seniors, sous l’effet des politiques publiques, des préretraites, des incitations de la Pac au départ des plus petits exploitants à des fins de modernisation.

« Certes, le pourcentage d’agriculteurs de plus de 55 ans est passé de 20 % en 2002 à 37 % depuis 2021, mais il retrouve le niveau de 1988 ! », lance-t-il. Celui des agriculteurs actifs (bénéficiaires de la Pac) de plus de 67 ans a chuté de 10 % en 2022 à 2 % en 2023 ; celui de l’ensemble des exploitants ayant dépassé cet âge s’est, lui, replié de 11 % en 2020 à 8 % en 2023.

Il invite à regarder la pyramide des âges des dirigeants de PME, plutôt proche de celle des exploitants agricoles. En outre, « les comportements s’adaptent », fait-il valoir : certes, les producteurs vieillissent mais ils partent à peine plus vite qu’avant. Autrement dit : « 50 % des agriculteurs présents en 2022 n’étaient plus là 14 ans plus tard. Les cohortes plus âgées partent presque au même rythme. »

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